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Faire corps / Avril 2020

Prendre le crayon comme la parole ! Dire, témoigner, faire savoir, par tous les moyens, pour faire corps. Malgré le confinement imposé. 

Faire corps

Ah tu travaillais nuit et jour, tu croyais faire du théâtre ? Allez, ne reste pas sidérée ! Prends ce temps pour reconsidérer la catastrophe écologique planétaire, le merdier mondial ! Analyse ce que tu faisais, comment, pourquoi, et pour qui. Ce confinement imposé doit t’encourager à ralentir ton rythme et à remettre en question ton attitude ! Tu finissais, malgré tes bonnes intentions, par créer-créer-créer, diffuser-diffuser-diffuser pour transmettre-transmettre-transmettre : utopie ! L’association à but non lucratif que tu as créée, était avant tout une entreprise, enchaînée à un système, lui-même soumis aux lois du marché. À se projeter sans cesse dans le futur pour assurer le présent, tu capitalisais toi aussi ! Preuve : maintenant que le présent se fige, le futur ne se pointe plus ! Oh toi, avec ta compagnie de spectacle vivant et ta créativité, tu te croyais au-dessus de la mêlée : MAIS TOI AUSSI JULIA, JAVA, euh, VERITÉ, TU DOIS TOUT ARRÊTER, MORFLER, RÉFLÉCHIR ET REPARTIR AUTREMENT.  »   

Vous entendez cette voix intrusive ? Depuis quelques semaines, elle s’incruste dans le creux de mon oreille. Veut-elle me révéler que cette  » crise sanitaire  » a un sens caché, qui rime avec dysfonctionnement ? Ce long confinement doit-il nécessairement passer par une remise en question, être un chemin de croix sacrificiel ? L’introspection est-elle un passage obligé de cette période suspendue ?

Et d’abord, d’où vient cette voix ?! Qui est-elle ? Sa tonalité m’est drôlement familière. Serait-ce la mienne ? Étais-je sans le savoir une artiste paranoïaque ? Ignorais-je jusqu’ici un terrain schizophrénique capable de me dédoubler en un bavard virus à couronne ? Et n’y-a-t-il pas danger à suivre les insinuations de ce discours ? Faudrait-il céder à la peur ?

Je réalise soudainement que ce virus silencieux, tout tueur qu’il est, n’a le droit ni de me faire taire, ni de me paralyser.

Rêve-parenthèse : un grand acteur hurle  » Mais, Julia, le théâtre ne se fait pas avec des crayons ! « . Je lui réponds à demi endormie et en larmes :  » Eh bien en ce moment, si « . Voilà ! Prendre le crayon comme la parole ! Dire, témoigner, faire savoir, par tous les moyens, pour faire corps. Malgré le confinement imposé.

De mars à juin, Java Vérité prévoyait l’embauche de 23 salariés en vue d’assumer ses activités dont 3 spectacles en tournée. Elle accuse le coup de 28 représentations annulées, dans 10 théâtres et autres lieux publics. Seules 4 structures culturelles indemnisent 9 de ces représentations sur la base d’un prix de cession, majoritairement revu à la baisse. À l’heure actuelle, entre annulations sèches, reports imposés sans indemnisation des dates annulées et prise en charge d’une mince partie des pertes, le déficit annonce le naufrage d’un fonctionnement déjà fragile, de nos futures créations, ainsi que des diffusions prévues la saison prochaine.

Pour nos représentations en salle, annulées ou non reportées à moins de 6 mois, nous avons pris le parti de payer tous les salaires à hauteur de 70% du montant prévu, en dépassant les minima sociaux préconisés par la convention collective. La forme hors les murs et les actions artistiques n’étant aucunement pris en charge par les lieux, nous sommes pour l’instant encore dans l’incapacité de dédommager les artistes concernés.

Ces décisions permettent aux salariés intermittents de percevoir un revenu décent, de déclarer un nombre d’heures correspondant à la réalité des contrats de travail initialement convenus, afin que cela soit pris en compte dans la prochaine ouverture de leurs droits à l’assurance chômage. Une mise à l’abri fugace en vue des mois à venir plus qu’incertains. Les salariés permanents, quant à eux, travaillent en activité réduite pour les prochains mois et sont donc au chômage partiel. Compagnie implantée en région et soutenue par les pouvoirs publics, nous pouvons et devons prendre ces risques pour assumer nos responsabilités.

Cet état des lieux serait anecdotique ou nombriliste s’il ne ressemblait pas à tant d’autres, parfois bien pires. Je pense aux structures plus fragiles, à ceux qui cherchent, à ceux qui étaient en répétitions. À ceux qui devaient présenter leur travail à Avignon, in ou off, aux auteurs. À tous les films et livres non-nés, aux œuvres orphelines, entre autres.

Je me pose deux questions : de quoi demain sera-t-il fait ? Comment ferons-nous demain ?

Encore plus qu’hier et dès aujourd’hui, nous devons faire corps collectivement pour vivre nos retrouvailles avec et pour tous les publics. Plus que jamais, nous avons besoin de moyens pour défendre l’art et la culture comme un service public fondamental. Espérer de tous les théâtres une volonté de protéger et de soutenir la parole artistique. Inviter particulièrement les collectivités locales à réaffirmer leur engagement auprès des lieux et des compagnies œuvrant sur leurs territoires. Inciter l’État, les villes, les départements et les régions à ouvrir un espace de dialogue et construire l’avenir avec les artistes. Nous aurons un rôle à jouer pour penser et transposer ce monde en mutation avec les publics.

 » Quant à toi, petite voix qui ne dit pas son nom, je vais te répondre. Ce sera la dernière et unique fois : j’exerce un métier qui me passionne, avec des équipes extraordinaires et engagées. Je passe ma vie à travailler sur le qui, le quoi, le comment, le pourquoi, le combien. Je fréquente des auteurs, des actrices, des techniciens, des administratrices, des directrices de lieux, des enseignantes, des élus, des éducatrices qui pensent le monde et agissent chaque jour pour réunir des communautés originales, et ainsi faire évoluer les représentations collectives. Je suis attachée à un théâtre qui s’adresse à tous, fondé sur la rencontre humaine. Je crois profondément que l’art a un rôle majeur dans la société, ô combien perfectible, que nous formons. Si toi, petite voix insidieuse, tu dois être la révélatrice de quelque chose, c’est bien de l’aubaine que nous avons de questionner et de rénover en profondeur nos pratiques, artistiques et économiques.  » 

Soyons portés par la présente remise en question, vertigineuse autant que fertile. Acceptons de nous déshabituer. Soyons convaincus que nous pourrons exercer nos arts vivants autrement, dans une confiance partagée.

Faisons corps.

 

Julia Vidit, Compagnie Java Vérité