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Sidération / Mars 2020

Le théâtre convoque la vie pour mieux conjurer la mort et ces jours-ci, il ne faut être en lien ni avec l’une ni avec l’autre.

Chers tous,

Amis, spectateurs, collègues, partenaires, théâtres et lieux publics vides,  

J’avoue être sidérée.

Cet état de sidération vient me rappeler de façon brutale à quel point le théâtre est un jeu à plusieurs. Bien avant la réflexion créative que pourrait peut-être m’inspirer ce temps de confinement imposé, se pose celle de l’incomparable pouvoir de notre art vivant : provoquer des rencontres et réunir des communautés humaines non-définies, parfois inhabituelles, souvent surprenantes. Il y a celles que nous composons aves les équipes pour créer et jouer collectivement différents spectacles dans un temps plus ou moins long, celles que nous formons avec les adolescents-acteurs et professeurs le temps d’un atelier court ou régulier, celles que nous inventons avec les habitants, toujours à partir du désir de s’émanciper, d’être acteur de nos vies, vivants.

La portée de ces assemblées réunies va souvent bien au-delà de notre action commune. Sans cette capacité à conjuguer les talents, les forces, les émotions, les particularités, les différences de chacun, le théâtre que je créé se retrouve – en tant qu’espace commun – amputé. Je suis donc aujourd’hui comme endeuillée, forcée à l’inaction, coupée du monde, de ses représentations et des humains qui les peuplent. Je suis comme dépeuplée.

Sidérée et dépeuplée.

Alors j’ai beaucoup de livres à lire, des œuvres à reconsidérer, de bons films à visionner, des mises en scène majeures de l’Histoire du théâtre à découvrir ou à analyser. Il m’est aussi proposé de structurer mon temps avec des récits de confinement ou de rire devant les vidéos postées par des artistes réactifs ! Non. Je reste sidérée face à cette paroi séculaire – l’écran. Il me renvoie à moi-même au travers des fictions que j’y trouve, fussent-elles de qualité. Et si le livre est dans mes mains, je n’y entends que le silence de la chair. Chaque texte me révèle son impossibilité présente de le mettre sur pied. Même dans les échanges que j’ai la chance de pouvoir maintenir avec d’autres grâce aux outils d’aujourd’hui, je suis empêchée par mon visage et ma voix. Je ne parviens pas à m’oublier et pire, à oublier cette réalité – ne serait-ce qu’un temps – pour y revenir avec un peu de recul.

Il me semble que seuls l’obscurité d’une salle de spectacle, le jour non flatteur d’une salle communale ou la promiscuité d’une rencontre improvisée, partagée avec des habitants, des acteurs amateurs, des spectateurs de tous horizons, me permet de considérer ce monde et ma vie !

Dans ce confinement imposé, je l’avoue, je suis sidérée par cette nouvelle réalité.

Celle des malades, des gens sans toit, des soignants encore plus exsangues qu’auparavant, des familles isolées, de toutes celles qui sont battues, des enfants livrés à eux-mêmes, des personnes âgées, des personnes seules et tristes et de celles qui sont en deuil. Je pense aussi à tous ceux qui souffrent et qui meurent, vite, en solitaire, dans une fin aussi précipitée que tragique. Je pense à tous les humains de la planète, inégaux face à cette maladie. Loin d’être des personnages fictifs, ils sont déréalisés quand beaucoup d’autres, par le biais des écrans, racontent un quotidien confortable et créatif, tout aussi lointain. Qui donc peuple mes journées ? Qui êtes-vous ? Et où êtes-vous ?!

Pour l’heure, dans ce réel-là, je ne trouve pas ma place. Elle est vide, comme les rues et les salles de spectacles le sont dans le monde entier. Et je veux assumer ce vide ici. Ce n’est pas celui que nous évoquons souvent en répétitions, que nous cherchons à toucher dans le silence en vue d’y faire résonner pleinement les mots des auteurs. C’est un vide nouveau. L’oxygène est présente, la nourriture est bien à portée de main, mais je reste loin de l’autre, quel qu’il soit, et sans ce rapport aux autres, ce vide me questionne.

Aujourd’hui, la relation humaine est proscrite. Serait-ce pour chasser la mort hors de nos vies ? C’est là que s’éclaire l’impasse de ma position : le théâtre convoque la vie pour mieux conjurer la mort et ces jours-ci, il ne faut être en lien ni avec l’une ni avec l’autre. Temps intenable pour celle que je suis.

Une metteuse en scène sidérée et vide.  

Cet état de sidération vient me rappeler la nécessité de défendre plus que jamais la présence d’un théâtre humain, fait de chair et d’os, qui n’a pas peur d’aller vers l’autre pour continuer de remettre en question et construire le monde autrement. Dès que possible.

 

Julia VIDIT, Compagnie Java Vérité